Elle est palpable, la rage sourde, dans le coup d’accélérateur du fou du volant, dans la brusquerie du voyageur qui coupe la file pour monter à bord de l’avion. Si on peut exprimer ouvertement notre impatience, c’est parce qu’elle est socialement acceptable. Mieux, si un acteur connu comme Hugh Grant confie son agacement face aux gens qui marchent lentement, on trouve ça drôle. On rit parce qu’on se reconnaît, on rit parce que c’est vrai: on ne tolère pas d’être ralenti par quelqu’un d’autre.
Moi-même, je filais à vive allure dans les centres commerciaux et les aéroports, esquivant les poussettes et les mamies, levant les yeux au ciel si quelqu’un se mettait en travers de mon chemin. J’étais un as de la navigation dans les métros bondés, à l’affût de la moindre ouverture, toujours 10 pieds en avant de tout le monde, comme si j’étais dans une espèce de jeu vidéo. Peu importe où je me trouvais, l’espace m’appartenait. Même si, dans les faits, il était partagé avec une multitude, j’avais l’impression qu’on n’avait pas tous le même droit d’occuper le territoire.
Nous vivons dans une culture qui valorise la productivité et l’efficience, des mots synonymes de vitesse. Nous affichons notre impatience comme pour signaler notre appartenance à ce monde efficace — voyez comme je suis occupé, je n’arrête pas, laissez-moi passer, on m’attend. Parce que je suis fucking important.
Pendant ce temps, la lenteur est associée à la paresse, à la bêtise, à l’égoïsme. Quelqu’un qui a la tête dans les nuages. La lenteur, c’est de la complaisance. Celui ou celle qui avance à pas lent pour admirer le paysage fera surgir notre impatience. Et notre intolérance.
Un jour, j’ai été éjectée de la voie rapide. En fait, ce n’est pas arrivé en un jour, mais graduellement, au fur et à mesure de la progression de ma sclérose en plaques (SP). Quand ma démarche et mon équilibre sont devenus problématiques, j’ai changé de camp. Je suis passée de ceux qui haïssent les lents à la lente haïssable.
Je mets au moins quatre minutes à enfiler mes chaussures en raison de la faiblesse de mes jambes combinée à la spasticité. Ça me prend 11 secondes pour franchir 25 pieds, quand je suis en forme. Je le sais à cause du Test de marche sur 25 pieds, un test charmant, quoiqu’archaïque, qui mesure la progression de l’invalidité chez les personnes atteintes de SP. Vous vous dites 11 secondes, c’est pas si lent, jusqu’à ce que vous soyez coincé derrière moi à l’entrée ou à la sortie d’un commerce. Pour moi, ces 11 secondes sont atroces parce que pendant ce temps, tous les yeux sont tournés vers moi et mon irrépressible lenteur.
Si mon rythme est frustrant pour moi-même, je suis hyper consciente de la frustration qu’il peut faire naître chez les autres. Mes amis, les membres de ma famille, même de parfaits inconnus voient ma lenteur et tentent de la «corriger».
Plus d’une fois, un chauffeur Uber a essayé d’accélérer mon embarquement en soulevant mes jambes sans me le demander. Pourtant, rien ne pressait, je paie déjà des frais supplémentaires pour couvrir le temps de mettre mon déambulateur dans le coffre arrière. Un jour, alors que je déambulais dans un corridor, un mec m’a demandé si j’avais besoin d’une petite poussée. J’ai pensé qu’il blaguait étant donné que je n’étais pas sur une balançoire dans un parc, mais avec mon déambulateur dans un hôpital. Mais non. L’instant d’après, j’ai senti sa main dans mon dos qui me poussait. Une marque d’encouragement, sans doute.
Au moins une fois par semaine, quelqu’un remarque ma démarche lente (en général en direction de la porte d’ascenseur que la personne retient) et me dit «prenez votre temps». Souvent, les dents serrées et l’expression du visage me disent plutôt «dépêchez-vous».
Même si le «prenez votre temps» vise sincèrement à me faire sentir mieux, il présuppose que le temps ne m’appartient pas au départ. La tolérance envers ma lente personne, après tout, implique que je suis quelqu’un qui doit être toléré.
Je sais que la plupart des gens sont bien intentionnés, mais leur attention me fait sentir observée, surveillée, jugée. Pourquoi ne gardez-vous pas le nez dans votre cellulaire en faisant semblant que je n’existe pas, comme vous le feriez avec n’importe qui d’autre?
Quand on vit dans le fuseau horaire de la SP, on le sait bien que tout le monde nous attend. Même moi, je m’attends! Mais je ne peux pas accélérer le pas, j’en suis physiquement incapable et je ne vois pas pourquoi je devrais me sentir mal. Pendant que les autres se permettent de me pousser dans le dos, moi, je ne fais pas exprès de ralentir qui que ce soit. Vous voulez vivre dans la voie rapide? Cool, chacun son choix.
Quand les gens se plaignent de la lenteur des autres, peut-être qu’au fond, ils se plaignent d’avoir à partager l’espace avec des corps qu’ils considèrent inférieurs. Quand la vitesse est une exigence socialement admise, prendre du temps revient à prendre de la place. Notre présence physique peut être perçue comme une transgression sociale, elle peut devenir un acte de résistance.
En ce début d’année, alors qu’on se promet d’en faire encore plus — au travail, à la maison, au gym, avec les amis, à l’école, etc. —, c’est peut-être le moment de se demander vers quoi exactement on se précipite tant. On peut choisir de s’impatienter ou décider que tout le monde a sa place parmi nous. Peu importe sa vitesse.
Bonne année, Trippeuses et Trippeurs.
